Tout peut tomber à tout moment
En quelques mots
En quelques mots
SUJETS
Troubles anxieux, troubles dépressifs, troubles du comportement alimentaire, éco-anxiété, instabilité politique, anthropocène, etc.
Réalisée par Agnès Mellon et Chrystèle Bazin, le projet d’exposition visuelle et sonore Tout peut tomber à tout moment (résidence de création à Rafale et première étape de présentation la galerie du Tableau à Marseille en 2025), est un portrait de la fragilité du monde qui fragilise nos corps.
Pour Chrystèle Bazin, le projet lui permet de finaliser et fusionner deux pistes de travail initiées précédemment lors d’une résidence de création à la Cabane Georgina en 2022 et lors du dernier PAC OFF. Ce projet renforce également sa collaboration avec Arthur C. Colombo et sera l’occasion pour elle de se former au synthé modulaire. Enfin, la réalisation du parcours interactif lui permettra de s’ouvrir un chemin vers les arts numériques.
Note d'intention
A la fragilité du monde répond la fragilité des corps qui se débattent au bord du vide, sans filet. Tomber à la renverse, dégringoler dans le désordre, se désintégrer dans la matière. Rassurons-nous, tout finit toujours par tomber, les bras, les têtes, les masques, les murs, la nuit. Ne restent alors que les vestiges de ce qui a été debout, mémoire commune de nos luttes, de nos défaites et de nos victoires.
Tout peut tomber à tout moment est un appel à la suspension, douce et ouatée, comme une respiration que l’on ressentirait de l’intérieur du corps. En écoutant la chorégraphe Melissa Guex au Festival Constellations parler de son spectacle Down, cet état intérieur que nous n’arrivions pas bien à saisir, a commencé à prendre corps : « On est comme une barque et on invite le public à couler ensemble, non pas à sombrer, mais à accepter l’état des choses, à accepter que ça ne va pas aller mieux tout de suite. La question est alors que fait-on en l’état maintenant, là en bas, ensemble ? »
Un portrait de la fragilité du monde qui fragilise nos corps
Prendre acte du moment
Après l’exposition La Dent creuse, cartographie de la colère (2019) sur les mobilisations qui ont eu lieu à Marseille après l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, puis Réalité(s) (2023) et La Lune s’est arrêtée (2024) — les deux expositions que nous avons réalisées autour des troubles psychiques — il est temps pour nous de prendre acte du moment et de tout ce qui l’a chargé depuis notre première exposition. Dans quel état intérieur sommes-nous ? Que reste-t-il de notre colère depuis le drame de la rue d’Aubagne ? Quelle empreinte a laissé sur nous la fragilité et la sensibilité des personnes que nous avons côtoyées pendant ces trois années de travail sur la santé mentale ? Faut-il regarder ailleurs ? Faut-il regarder plus loin, sauter le moment ? Ou plutôt, comme le propose Melissa Guex, prendre la mesure de ce qui s’est inscrit en nous, regarder de là où nous sommes, observer là où nous sommes. Et cet endroit-là, malgré la conjoncture, peut aussi être joyeux, dit-elle, il peut aussi être beau, il peut aussi produire de belles et authentiques rencontres, de la solidarité et du réconfort.
Un portrait de la fragilité du monde qui fragilise nos corps
Triturer le présent, retrouver cet état intérieur du confinement, se faire petit, se recroqueviller, se contenir, réduire son empreinte, réduire son économie. Ne pas fuir en se réfugiant mentalement dans le monde d’après, mais au contraire faire avec cet espace mental réduit. Entrer dans les détails, être attentifs au moindre bruit, au moindre mouvement, fixer ce qui nous fait du bien, s’y accrocher, comme une arapède sur un rocher, comme un point d’appui nécessaire pour pouvoir espérer la suite, pour pouvoir accepter cette perspective « catastrophiste » qui nous assaille de toutes parts et vivre quand même.
« Vivre c’est passer d’un espace à un autre en essayant de ne pas trop se cogner » écrit Georges Pérec dans Espèces d’espaces, ne pas trop se cogner, ne pas prendre trop de coups, faire le dos rond pour se préserver d’un monde qui s’assèche et se désagrège en direct. Un monde dont la violence nous saute chaque jour au visage et qui peut tomber à tout moment, et qui peut nous faire tomber à tout moment.
Tout peut tomber à tout moment est une expérience visuelle et sonore qui dresse un portrait en creux de la fragilité du monde qui fragilise nos corps, collectifs et individuels. Le portrait d’un état de crise que nous pouvons être pressés de quitter, à coups de médicament ou de déni, ou à l’inverse que nous pouvons regarder de très près pour tenter d’en déceler le sens et des indices qui pourraient nous guider plus tard. Sans chercher à trop anticiper l’après, mais avec l’espoir qu’il y aura aussi des ruines dont on se réjouira, des chutes qu’on applaudira des deux mains.
Prendre acte du moment
Une esthétique hybride photo/peinture
Dans son travail plastique, dont elle a présenté les premières recherches à la Galerie du Tableau à Marseille en novembre 2025, Agnès Mellon fait tomber ses photos dans la peinture, travaillant une esthétique hybride qui ne laisse transparaître que quelques fragments des photos originales, parfois mélangées à d’autres, comme une mémoire confuse, polie par le temps et fixée dans la matière par un aplat de couleur. Avec la technique du transfert photographique associée à de la peinture sur différents types de support, Agnès transforme alors les photos en objet, un objet que l’on peut toucher, manipuler. Elle revisite ainsi la matière photographique des corps qu’elle fixe depuis des années : les corps dansants, révoltés, altérés. Son corpus de photos est issu de son activité de photographe de danse, mais aussi de nos précédentes expositions. Mélanger les sources, mélanger les corps, recycler la matière pour faire émerger autre chose tout en gardant trace de l’origine. Faire ainsi avec ce qui est là, partir de là, et explorer le « proche », l’intime. Elle cherche aujourd’hui à produire de plus grands formats et à y ajouter encore plus de matières et d’épaisseurs (poudre, copeaux de bois…).
Le sujet du corps cassé
Agnès Mellon souhaite, en outre, produire une nouvelle matière photographique avec laquelle elle poursuivra son travail de fragmentation et d’hybridation entre photographie et peinture. Elle s’appuie sur une fragilité qui la touche de près. Elle doit, en effet, composer chaque jour avec un corps cassé, le sien, après des années de voile à haut niveau et des années de photographie. Elle a prévu des prises de vue avec des anciens danseurs de la compagnie d’Angelin Preljocaj, eux aussi concernés par ce sujet.
Création visuelle
Création sonore
Voyage audiograhique dans la fragilité
Nous organisons des ateliers d’expression, enregistrés en audio, qui permettent de collecter des fragments de vie de façon non linéaire. A partir de cette nouvelle matière sonore, Chrystèle Bazin souhaite poursuivre le travail documentaire initié lors de notre résidence artistique à la Cabane Georgina en 2022 : un montage cut par motif qui permettra de raconter une histoire commune de nos fragilités en cousant ensemble des bouts d’histoires individuelles. Ces enregistrements sonores sont également une matière de travail pour Agnès Mellon, elle y puise des phrases, des images mentales qui nourrissent et inspirent ses créations. Nous travaillons ainsi une double écriture à partir d’une même matière, ce qui nous permet de créer très en amont des résonances entre arts visuels et créations sonores.
Amortir les chocs, arrondir les angles
Chrystèle Bazin souhaite, en outre, approfondir un travail amorcé lors du dernier PAC OFF à l’atelier Rafale dans le cadre de l’exposition collective On n’entend pas les odeurs. Dans cette tentative, elle a cherché à faire disparaître le premier plan sonore pour se concentrer sur l’arrière-plan et le rapprocher de nos oreilles : ‘’Quitter le proche pour explorer le lointain, sa résonance et ses impacts sourds. Arrondir et pétrir jusqu’à l’obtention d’une matière sonore molle sans pics’’. Cette composition sonore viendra se fondre avec le documentaire sonore, afin de lui apporter une musicalité, des moments de respiration, d’obstruction volontaire, des variations d’intensité, etc.
Un parcours visuel et sonore interactif
Nous pensons, ensuite, un parcours scénographique qui met en dialogue les créations visuelles avec les créations sonores et incite le public à se déplacer pour découvrir de nouveaux points de vue et d’écoute. Nous envisageons, notamment, de créer un parcours interactif : le scan d’œuvres d’Agnès Mellon avec un smartphone déclencherait ainsi des écoutes sonores et guiderait le public vers une autre œuvre, etc. Le design d’interaction serait réalisé avec l’aide de Maxime Touroute, un artiste numérique qui a développé des logiciels open source pour faciliter ce type de projet. Avec cette collaboration, nous pourrons ainsi expérimenter des dispositifs arts numériques.